Journal 1996-2000 Nicolas Lehoux

Extrait de Journal 1996-2000, Long et méthodique dérèglement de mes sens

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Il est 8h34 du matin. Je suis sur la rue Bishop assis sur le perron d’une vieille église. Elle se fond au décor qui l’entoure. En effet la majorité des édifices alentour sont en grosses pierres dans les mêmes teintes de gris-vert, d’autres sont rouge brique. L’atmosphère est calme, reposant. La ville se réveille tranquillement. Le soleil est radieux mais le temps est frisquet. On sent l’automne prendre possession de la vie, des arbres qui jaunissent sont l’effet du froid.

Un noir dodu, portant un gilet orange à manche longue déambule de l’autre côté de la rue et pénètre au 1405, l’endroit où je vais pénétrer moi aussi dans quelques minutes pour décrocher un emploi. Vendeur par téléphone, me voilà bien pris. Je n’ai aucun goût de me replonger dans cette atmosphère qui m’oppresse mais Richard tarde à donner sa réponse pour la job d’apprenti finisseur de mur. Il me fait chier à ne pas prendre ses décisions dans le bon temps. Je ne veux plus attendre. Je trouve le plus vite possible et je gagne de l’argent.

Les ombres sont longues sur le trottoir si gris. Un camion gris se trouve un peu plus haut sur la rue. C’est un camion d’Hydro-Québec. Des hommes en chemise gris-vert, comme l’église, munies de bandes jaune fluo ont ouvert une bouche d’égout et y travaillent tranquillement, profitant de la belle température.

J’y vais. Je dois passer à la toilette et je n’aime pas être en retard.

[17h34]

Finalement j’ai pris de l’info sur l’emploi et je suis parti sans faire le test. Je n’espère qu’une chose ; c’est que Richard m’appelle pour la job d’apprenti. Le reste ne m’intéresse pas du tout. Je remets en perspective mes années d’études qui m’ont éloignées de ma passion et je ne veux plus que cela arrive. Je me suis perdu dans ce que je ne suis pas. Je suis conscient qu’une partie de moi-même peut être très bonne en administration, en vente, mais là j’en ai marre! Tout ce que je veux c’est utiliser mes mains, mon talent. Fuck le reste! Le reste du monde j’en ai rien à foutre pour l’instant. Retour à moi-même agressif.

La spiruline semble faire effet sur mon organisme qui se réveille mais Dieu qu’il aimerait rester couché. Il faut que je me bouge les puces, mon coussin est rendu de moins en moins confortable.

Je note une nette amélioration de mon rendement graphique. Une meilleure compréhension de la couleur, une maîtrise du dessin qui me permet de réaliser rapidement des dessins solides, d’en détecter les erreurs.

Je devrais prendre un livre sur la couleur à la bibli, mais pour l’instant je reste chez moi et je pratique, le meilleur moyen de comprendre n’est-il pas la pratique? Le vrai questionnement.

À cette heure le Second Cup est bondé de monde. Je présume que les clients sont des étudiants et des travailleurs venus se détendre un peu avant la soirée. Il y a une file de sept à huit personnes attendent et les clients continuent d’arriver. Il y a une jolie femme qui commande. Dans la vingtaine, joli pantalon moulant son beau cul d’une rondeur alléchante. Elle porte un sac à dos rouge en bandoulière et un sac de la société des alcools qui semble contenir des livres. Elle attend quelques instants son amie et sort dehors… dommage!

À la hauteur de mes genoux il y a deux très jolies femmes causant de l’école, de leurs cours. Je dis à mes genoux car je suis surélevé par rapport aux autres. Je me trouve dans une partie surélevée de cinq marches où l’on peut avoir une vue en plongée du local. La musique est cool, bien rythmée avec chanteuse, instrument à vent, synthé, drum. J’ai peine à définir le style, légèrement jazzé, happy.

Le flux de clients s’est ralenti. L’atmosphère est plus calme, plus intime. Je ne ressens plus cette douleur qui m’a été pénible la semaine passée. Je reprends la vie là où je l’ai laissée lorsqu’Amélie est entrée dans ma vie. J’attends impatiemment la suite de l’aventure. J’ai tant à faire. Je dois me trouver, trouver mon style.

Je me prends à me remémorer ces moments où je me sentais si libre cet été, ces moments d’errance tranquille dans la ville, sans attente préconçue, acceptant le hasard de la vie. Je garde un souvenir merveilleux de ces moments d’intimité avec moi-même, ces moments où le temps n’existait plus, où aucun téléphone ne sonnait, où personne ou presque ne connaissait mon existence, où aucun problème ne pointait à l’horizon. J’ai hâte d’avoir un boulot pour me créer une routine que je puisse redevenir la machine efficace que je peux être parfois.

Mon plus grand désir présentement est de vivre et de réfléchir sur la vie. Je n’ai pas le goût de me lancer sur le marché du travail la tête baissée en oubliant ce que je veux vraiment. Je me suis fait prendre une fois, cela ne doit pas arriver de nouveau. C’est ma vie, à moi d’en déterminer la route. J’ai enfin confiance en mes intuitions. Présentement, je vais les écouter. Normand n’est plus là pour faire dévier ma trajectoire. Enfin !

«Lorsque tu ne peux prendre des décisions on les prend à ta place». Je comprends mieux cette expression maintenant et je me jure que plus personne ne dirigera ma vie sans mon approbation éclairée.

Je suis soulagé que la douleur soit passée. Elle continue tout de même à être latente. J’occupe mon esprit du mieux que je peux pour bloquer l’image d’Amélie, me force à penser à autre chose. Cela a le bon effet de me retourner sur moi-même. Je suis heureux de ne pas posséder de télévision, au moins me perdre dans l’écriture me fait grandir, m’approfondir. Je remarque que le style est très descriptif, la poésie en est absente. La ligne droite l’enjolive, elle possède ses émotions propres, celles d’une âme blessée qui s’interroge sur son destin, sur son existence.

Exister a pris un autre sens pour moi, enfin. Mais je ne suis pas encore très loin de l’état de dévastation que j’ai éprouvé il y a quelques mois. Comme si ma lumière intérieure était recouverte, éteinte pour l’extérieur. J’ai eu conscience de ne plus dégager d’énergie positive, de n’être plus être intéressant pour les gens qui m’entouraient. Mon travail intérieur était si intense que j’en ai oublié l’extérieur. Dur moment ce fut. Il m’arrive encore d’éprouver cet étrange état d’esprit où je me sens vide, une simple coquille flottant dans l’espace, n’ayant rien à partager, à donner. Je hais ces moments où en groupe je n’ai rien à dire, comme je peux être mal à l’aise. Si les gens pouvaient comprendre que parfois les paroles sont inutiles. Je devrais tout de même me faire à l’idée, les paroles sont parfois très utiles. Je suis extrêmement sensible… et jouissif de surcroît.

Ma vie d’adulte est enfin commencée! Je l’ai tellement attendue et maintenant je ne suis pas déçu le moins du monde. J’ai le goût de vivre, d’être moi.

Ma véritable quête est enfin commencée. Le navire a été mis à l’eau le 1 juillet 1998. Sa vitesse de croisière est loin d’être atteinte. Il est tellement lourd, tellement gigantesque. Du pont arrière on voit encore la terre, le continent qui a vu à la construction du navire, à son ravitaillement. Jusqu’avant le départ tout était facile, jusqu’à maintenant je pourrais même dire car aucune avarie grave n’est survenue. Mais les réserves arrivent à bout et il devient pressant de s’auto-suffire. La terre ne peut plus rien pour moi, du moins physiquement. Les communications radio fonctionnent encore bien, par intermittence je reçois des nouvelles des continents. J’en donne aussi. Mais en général l’eau est calme et la traversée débute somme toute assez bien.

Mon premier hiver d’adulte, comme c’est excitant. Je suis enfin un bon dessinateur, de grandes portes s’ouvrent désormais devant moi. Aucune d’elles ne me résistera. Je peux même dire que je m’impressionne réellement. Je récolte enfin le fruit de mon travail acharné. L’été a porté fruit. J’encule tous ceux qui n’ont pas travaillé aussi fort et qui viendront rire de moi. Je suis prêt à tout pour réussir.

Je dois maintenant m’acharner sur ma culture. C’est elle qui fera la différence entre moi et les autres. J’en suis convaincu. Un bon artiste appuie ses émotions, son instinct sur une culture générale immense selon moi. À ce moment il n’est plus seulement qu’un artisan des matériaux, il façonne aussi la vie, les gens autour de lui. Tout devient art et enfin les choses peuvent changer, avancer dans une autre direction, celle choisie par l’artiste. Je veux être un bon artiste qui, grâce à la perfection qu’il crée, peut illuminer le cœur et la vie des autres, amener une parcelle d’éternité dans cette vie si cartésienne, début, fin. Il est tellement facile d’imaginer la montagne, si dur de la grimper.

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Extrait de Journal 1996-2000, Long et méthodique dérèglement de mes sens

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