Journal 1996-2000 Nicolas Lehoux

Extrait de Journal 1996-2000, Long et méthodique dérèglement de mes sens

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Je suis à la Brûlerie St-Denis. Il est 12h14. Le café ici est nettement meilleur qu’au Second Cup. J’attends Dan, supposé venir faire un tour.

Ma recherche d’emploi n’a pas été fructueuse. Il faut dire que je n’ai pas cherché tant que ça. Le mois débute et rien ne presse encore. J’aime mieux attendre et avoir la possibilité d’avoir un emploi intéressant.

Hier soir j’ai passé une soirée intellectuellement vivifiante avec Antoine. Il est très cultivé et j’apprends des tonnes d’infos. Notamment, hier je voulais comprendre le système politique. L’extrême droite, l’extrême gauche, le centre: C’est quoi tout ça? J’ai bien l’intention d’investiguer la question, d’en comprendre plus.

Je commence à redevenir méthodique, dynamique, organisé. Je vois le changement qui s’est opéré cette semaine. Un ménage de ma chambre aura sûrement lieu dans les jours qui suivent.

On dirait que je découvre l’intimité de ma chambre. Jusqu’à maintenant j’ai surtout erré dans le local principal de l’appart. Ma chambre est assez petite pour que je m’y sente en sécurité, intime, tranquille. Hier la sonnette de la porte d’entrée a sonné et je ne l’ai même pas entendu. Très bien isolé.

Mon plan pour la fin de semaine: tantôt je vais au bureau d’emploi faire le tri, mais je vais attendre un peu pour voir si mes demandes pour les compagnies Internet vont porter fruit et lundi je retourne au guichet. Mardi attaque totale.

La journée d’aujourd’hui est venteuse, froide. On n’a vraiment pas le goût de rester dehors… en tout cas pas moi. L’hiver est à nos portes. Ça fait chier, mais bon, on va devoir y passer encore cette année.

Je rencontre Azamit dimanche. Quel bonheur. J’ai le trac. Elle est fichtrement belle. J’en suis sûr j’ai affaire à une future vedette, mannequin tout au moins. Caresser son corps soyeux, chocolaté, serait pour moi un rêve, une fantaisie devenue réalité. Ses lèvres sont si pulpeuses, ses yeux si illuminés comme des diamants. Je dois lui préparer quelque chose digne de sa beauté; un poème peut-être. Et samedi il faut aussi quelque chose d’original pour faire progresser les choses entre moi et elle. Elle est si craintive, je ne suis que sur le seuil de la porte, la porte est barrée.

Ici l’atmosphère est calme, chaleureux. Je m’y sens bien, comme entouré. Une musique de fond très subtile donne une touche vivante à l’atmosphère. On distingue mal le groupe qui joue en background, les aigues sont noyées par la batterie et les basses. Je suis entouré d’une dizaine de personnes. Certaines écrivent, cigarette et café en guise de stimulant, d’autres mangent discutant de ceci et de cela, d’autres encore lisent le journal, s’informant de la pseudo-actualité, du présent médiatique. En arrière-plan on entend de la vaisselle et des ustensiles en métal qui s’entrechoquent. Les bruits de fond de vaisselles sont réguliers, on finit par ne plus les entendre. Dan n’est pas encore arrivé. Je ne crois pas qu’il va venir.

Une petite grosse, pas belle, avec des lunettes et des cheveux gras s’est assise à la table devant moi. Elle sort son étui à crayon, puis un cartable rouge contenant des notes. Moi je prends ma tasse de café. Lui fracasse sur le crâne et lui décroche un coup de pied dans les côtes. À bout de souffle elle se tord de douleur par terre. Il faut préciser que mon café était encore très chaud. Je la piétine et lui vole un stylo rouge que je mets sur mon oreille avant de me rassoir tranquillement à ma place, commandant un autre café. Bordel! J’ai trop d’imagination! 

Je regarde les fumeurs de cigarette tout autour de moi et je ne peux m’empêcher de les trouver complètement abrutis, le geste social de la cigarette, son importance dans notre société. Les gens sont cons. Ils s’autodétruisent consciemment et ils paient en plus. Payer pour se tuer tranquillement, ne voilà pas la plus grande absurdité de notre époque? Pour mon corps qui veut vivre je ne peux prendre ce risque. De toute façon mon corps refuse catégoriquement le tabac depuis plusieurs mois, sauf quelques rares exceptions. En plus, ces foutues fumeurs, polluent mon air, déjà si vicié dit-on.

Et cette petite grosse qui me regarde. Elle est juste devant moi. Comment nos regards fuyants ne peuvent-ils pas se rencontrer? Elle semble intelligente, réveillée derrière la carcasse noire de ses lunettes ovales.

À ma gauche sur le mur il y a un gros dessin accroché au mur de briques brun-gris. Sur le dessin on peut lire le mot chocolat en haut. Le mot est en brun et un coulis représentant du chocolat liquide, s’écoule vers huit enfants joufflus qui le recueillent dans une tasse. Les gamins sont à une table, et sous elle on lit «Delespaul-Havez», sûrement une marque de chocolat.

Je me demande si je vais aller manger au Rock ce soir. La phrase de Dan «Si tu veux être riche il faut se tenir avec des riches» répondant à la mienne «Si tu veux être riche il faut avoir l’air riche» me revient constamment à l’esprit, me convainquant qu’il est peut-être temps que je n’aille plus au Rock. Pourtant ce qui m’y attire c’est la bouffe, différente du foutu spagat qui compose mon alimentation ces temps-ci.

Dan n’est pas encore là. Il ne viendra pas. Je m’en fous. Je peux vivre avec. Le café est bon. Il me ravigote.

Antoine m’inquiète un peu. Je sens son appétit pour moi augmenter au fil de nos rencontres. Dans nos tergiversations intellectuelles j’ai de la difficulté à éviter le sous-entendu sexuel, de toute façon il en voit partout le vieux cochon. De mon côté, aucune attirance, comme pour la cigarette, je suis rassasié, ou écœuré par mon expérience encore toute fraîche. J’espère qu’il comprend bien la situation, remarque que j’en doute fortement. Comment pourrais-je être attiré par cet homme qui pour moi représente le père qui me guide dans une voie qui m’intéresse; le nihilisme, l’anarchie, le je-m’en-foutisme, les voyages risqués, la guerre, tout le contraire de mon vrai père. Normand est plus posé, réfléchi, assimilé par une conception de la vie que des parents de campagne et une famille nombreuse lui a inculqué.

Il ne faut pas qu’Antoine devienne strictement une distributrice de drogue. Avant tout il doit rester un ami, un mentor peut-être. Je crois que cet homme peut amener beaucoup dans ma vie. Son expérience de vie est merveilleuse, ses connaissances très grandes, précises. Il est mon professeur de la vie, je le suis aussi pour lui avec ma fraîcheur, la nouveauté qui brûle dans mes veines. Que ma présence, ma manière de penser, d’envisager la vie lui rappelle sa propre enfance est un bon point pour moi. Les conclusions qu’il a prises des années à comprendre pourraient bien être très rapidement assimilées par moi.

Mon personnage a besoin d’une base extrêmement solide s’il veut être pris au sérieux. Une bonne connaissance de la réalité est obligatoire, dans mon cas, à une réussite totale: base philosophique, artistique, technique politique. Quel genre de politicien suis-je au fond de moi-même? Droite? Gauche? Mon amour de l’argent me pousse logiquement vers la droite. Je ne suis l’ombre que de mon devenir. Bientôt je pourrai prendre part à la vie, au système. Jeu de pouvoir, défi de la raison. J’ai le pouvoir à l’intérieur. Pourrais-je faire pousser cette graine dans la bonne direction?

Mon manque d’expérience me désole mais j’admire ma curiosité qui reste fraîche malgré mon âge qui avance inexorablement. Il m’a fallu vingt-trois ans pour avoir ma permission de liberté. Combien de temps en faudra-t-il pour atteindre mon prochain objectif; le succès, la gloire, l’argent? Le projet est réalisable, les délais sont raisonnables, certains l’ont réussi en moins de temps.

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Extrait de Journal 1996-2000, Long et méthodique dérèglement de mes sens

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