Journal 1996-2000 Nicolas Lehoux

Extrait de Journal 1996-2000, Long et méthodique dérèglement de mes sens

Première journée du changement. Pour inaugurer ça Amélie m’a appelé ce midi, preuve du changement dans l’air. 

Je suis présentement au CLSC du Faubourg et j’attends un travailleur social pour qu’on me donne une foutue lettre pour avoir de la foutue bouffe. Mais l’attente fait partie du processus malheureusement. 

Amélie je te désire, mais je laisse les choses aller d’elles-mêmes. Amélie la farouche, peut-être aurais-je l’occasion de te serrer à nouveau dans mes bras. 

À 18h j’ai mon audition pour le groupe de musique. Je veux le poste de chanteur. Je dois l’avoir. Cela me plairait beaucoup. Un crochet de plus pour me rattacher à mon rêve. L’espoir d’un lendemain glorieux. Superstar parmi ses frères. Mais avant d’être Superstar je dois manger. 

Depuis mon arrivé dans la salle d’attente j’ai pu croiser le regard de très jolies filles. Serait-ce un bon endroit pour cruiser ? 

Peut-être la pauvreté relative dans laquelle moi et Fred allons vivre les prochaines semaines nous apprendra beaucoup de choses. Je suis excité de voir mon futur simple. Les semaines à venir promettent maints rebondissements, de ces moments où les choses avancent, des boucles se bouclent et un recommencement fait sa place pour créer une nouvelle réalité teintée d’espoir, imaginée par une fée. 

Je ne veux pas travailler. Je ne veux pas réagir à cet ordre qui, ma foi, ne me plaît pas du tout, qui, ma foi, me rend fou. Quelle vie débile remplie de cons. Je vais vous exploser la tête ! Je n’attends que l’expérience, que l’on défonce ma vie, que l’on touche à mon esprit. 

La rage s’accumule méthodiquement vers une destruction providentielle. Deviendrais-je réactionnaire ? Qu’est-ce que ce sera lorsque je serai populaire !? Médité et prémédité, le crime n’est pas puni. La vengeance est admise. Si je prends mon sirop pour calmer ma douleur c’est qu’au creux de l’après-midi j’encule le premier ministre. J’étais pur et naïf, me voilà dur et politique. 

Le rendez-vous est terminé. Me voilà maintenant au Second Cup sur Ste-Catherine. J’attends paisiblement l’heure de mon audition. Deux heures à tuer. Merveilleux ! 

Le CLSC m’a donnée une enveloppe me donnant droit à deux sacs d’épicerie. Je vais y aller demain matin. Cela me ferait du bien une relation émotive et sexuelle avec une femme. Elle me ferait oublier Antoine par la même occasion. Ma vie manque définitivement de femme. Amélie reviens-moi, chérie. 

Je passe un sale moment, mais à l’intérieur je suis serein. Je travaille avec les besoins de base. Lorsque j’aurai réglé le problème de la bouffe, une bonne partie du problème sera résolue. Les besoins de base étant de manger, se vêtir, avoir un toit. 

Je veux mon bonheur par ma vérité. Je veux me battre contre la société, dénoncer son oppression, mais tout le monde la connait déjà. Fuck you, you’ll never have my soul. Fuck you, I won’t do what you tell me. 

Un rêve est-il une projection de la réalité ou la réalité elle-même ? Ma révolte vient d’où ? De qui ?  

Enfance, sentiment de vulnérabilité. 

Pourquoi ce besoin immense de briller comme une étoile ?  

  • Richesse ⟶ indépendance 
  • Vide intérieur ? 
  • Reconnaissance pour travail accompli ? 

Pourquoi cette rage de toujours avancer ? Évolution normale d’un système qui cherche à s’améliorer. 

Pourquoi cette rage de savoir, de comprendre ? De maîtriser ? Comprendre le monde. Connaissance = pouvoir = bonheur = sécurité. Le monde extérieur, ennemis, santé. 

Quelle est la limite de mes aspirations ? Sauront-elles s’arrêter à temps ? Sauront-elles ne pas s’arrêter à temps ? Pourquoi existe-t-il des coups de réalité où des évènements explosent en même temps sans être connectés ensemble ? Coïncidence ? 

Pourquoi dois-je commencer si bas ? Aucune raison. On doit partir de quelque part. 

Pourquoi suis-je si mésadapté à cette société ? Pourquoi je la rejette dans ses fondements de base. Elle est pleine de défauts, d’injustices, de lenteur et je suis jeune. 

Suis-je un grand homme ? Oui ! Et pourquoi ?  

Suis-je un génie ?  

Suis-je démodé ? Non, j’ai beaucoup de talent. 

Bien terminer ce que je commence ! 

À quand un voyage ? À quand la liberté ? 

Qu’est-ce que la liberté ? Faire ce que l’on veut, ne pas travailler. 

Dans quel domaine vais-je devenir un Dieu ? Art, culture, show business. 

Ma culture n’est pas complète mais je n’ai plus le goût de lire. Ça va passer. 

Pourquoi ce goût de la scène ? Du succès ? Donner un spectacle, des émotions, du bonheur, du succès. 

Bien des problèmes sont à l’intérieur, bien plus proche qu’on le pense. Problème d’adaptation, rejet de la réalité, création d’un univers parallèle. On y prend goût. On veut y rester. On y reste et s’y perd. Les repères avec la réalité deviennent ambigus. La réalité devient ambigüe. Le néant attaque. 

Pourquoi tant de questions ? Évolution normale de l’être en constante évolution. 

Pourquoi l’artiste s’interroge ? Pourquoi l’homme s’interroge ? Travailler l’homme, l’artiste n’est qu’une idéalisation de celui-ci, une mythification. Plus l’homme est grand, plus l’artiste est grand. 

Volonté colossale pour déplacer les montagnes, pour construire son idéal dans cette forêt sauvage. 

Qu’est-ce qu’un artiste ?  

Sur quoi s’interroge l’artiste actuel ? L’homme, la mort, sa société, l’amour, cataclysme, fin de siècle. 

Trouve-t-il des réponses ou ouvre-t-il seulement les débats ? Éveilleur de conscience. 

Pourquoi sent-il si bien les choses, l’atmosphère du moment ? Être de son époque. 

Au bout de quel processus devient-il singulier ? Objectivation de l’être par l’oubli du monde qui l’entoure, des influences.  

Suis-je un homme ? Oui. 

Suis-je humain ? C’est quoi être humain ? Qui le définit ? 

Quelle est la place de l’artiste dans la société ? On l’aime s’il ne remet rien en question et reste tranquille. On l’aime s’il se bat à mort pour ses idées. 

Qu’est-ce qu’une idée universelle ? N’est-elle pas terrienne ? 

Relativité du temps. Le temps, est-il une richesse ? S’il est bien utilisé c’est la seule chose qui nous est compté dans cette vie ! Il est une denrée rare pour certains. 

Dois-je travailler pour l’argent ? Même sans convictions ? Pour survivre oui, sinon vaut mieux être pauvre. 

Si le travail n’est pas le plaisir, est-il sain ? Non, accumulation de négatif, perte d’énergie, de temps. 

Si beaucoup de gens sont mal informés puis-je en profiter ? Ou dois-je les en informer ? 

Qui suis-je politiquement ? Comment me classer ? 

Comment classe-t-on les artistes ? Les classe-t-on selon la valeur de l’homme ? 

Puis-je m’infiltrer silencieusement dans l’engrenage et au dernier moment balancer toute la sauce ? Oui, ne montre pas ta grandeur, plis l’échine, attaque, matraque ! 

Quels sont les nouveaux aspects que l’ère des communications nous amène ? Accessibilité, diffusion. 

Comment ce phénomène modifie notre société ? Notre rapport avec les autres cultures ? Mon rapport avec le monde ? Puis-je m’emparer de cet avantage, de cette nouveauté ? Dois-je me tourner plus vers l’Internet comme moyen de diffusion ? Y être plus présent ? L’asservir ? 

Les internautes sont-ils un vrai public ? Que veulent-ils ? 

Dois-je me considérer comme retiré de ce monde ? Partie intégrante ? 

Quel pourcentage de la population est comme moi ? 

Un esprit bien nourri est un esprit en santé ! 

La carte de la pitié n’est pas une bonne carte. Le dos droit, le regard direct. Psychologique. 

Différence fondamentale de l’homme et de la femme ? 

En étant singulier, en criant mon droit je m’expose à manger des coups. Vais-je tenir jusqu’au bout ? L’espoir est-il éternel ? 

Que vais-je devenir ? Vais-je me normaliser ? Ou continuer à m’enflammer ? Devenir plus, plus discipliné ? 

Dénoncer la merde, la paresse, la médiocrité, l’injustice. 

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