Nicolas Lehoux

Extrait de Le Grand Silence

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Déjà, dans ma plus tendre enfance, j’ai fait l’expérience du silence. C’est d’ailleurs cette réalisation qui a enclenché la rédaction de cet ouvrage. Un reflet de lumière a jeté sa clarté sur tout un pan de ma vie terrestre et soudain j’ai compris: le Grand Silence n’est pas nouveau dans ma vie. Voilà pourquoi il m’est si familier.

Mon enfance fut singulière: en effet, je me suis appliqué très tôt à résister à tout ce qui ne me semblait pas bénéfique. Lorsque les éducateurs ne me convainquaient pas totalement du bien-fondé de cette «éducation» qu’ils voulaient me prodiguer alors je me taisais mais n’en pensais pas moins. Après un développement normal jusqu’à l’âge de quatre ans, je commençai à parler à de moins en moins de personnes pour ne sélectionner finalement que ma mère, mon père et mes deux sœurs. Il y eu quelques exceptions: deux de mes tantes ainsi que les professeurs d’école lorsqu’ils me demandaient spécifiquement quelque chose ou que je devais faire un exposé oral. Je parlais aussi sans problème aux psychologues rencontrés durant cette période car je dus reconnaître en eux les amis de mon essence, mais pour les autres je n’étais pas disponible.

Je cessai de parler à mes oncles, tantes, cousins et cousines aussi pour me consacrer entièrement à l’enseignement de ces quelques personnes que j’avais consciemment choisies pour être là à ce moment crucial de mon développement. Ce n’est que vers l’âge de douze ans que j’en eus assez de ce petit jeu et que je compris qu’il serait mieux pour moi de commencer à m’ouvrir. Mais à ce point j’avais déjà trouvé ma vocation et rien n’aurait pu m’en détourner. En effet, j’étais déjà centré. Je le savais, je suis un bédéiste.

C’est à mon arrivée à la maternelle que le «problème» éclata au grand jour et que mes parents comprirent que j’allais les obliger à porter une attention spéciale sur moi. Ils auraient sûrement aimé me voir agir comme les autres mais voilà. Je n’étais pas dupe. Même lorsque je n’avais pas les connaissances intellectuelles pour l’expliquer mon intuition a toujours primé sur la morale et le «tu dois».

Déjà, à cette époque de ma vie, la cacophonie du monde moderne m’incitait à revenir vers la paix des profondeurs qui m’était plus favorable. J’ai accès à un savoir inné qui me permet de ne pas perdre de temps en frivolités. Je donne pour exemple un trait marquant de ma capacité d’apprentissage: vous croyez peut-être que j’ai rampé gauchement par terre avant d’apprendre à marcher? Eh bien non! J’ai regardé les adultes, j’ai compris intuitivement comment ils marchaient et me suis levé directement pour marcher. Ce fait rapporté par ma mère éclaire justement un aspect singulier de ma personnalité: je n’ai pas besoin de période d’ajustement ou d’essais. Lorsque je suis prêt, que j’ai compris de quoi il en retourne, alors seulement je me mets à marcher sans hésitation. Je suis rationnel, tout passe par la compréhension intellectuelle. J’estime énormément mon intelligence, je la considère comme une grâce.

Brutale et superficielle, la ruche sociale est d’une dureté peu compréhensible envers ses enfants. Dès notre plus jeune âge le système insiste pour que nos parents nous placent dans des lieux où nous sommes méthodiquement désensibilisés. Ceux qui le sentent au plus profond de leur être, qui ne sont pas dupes, sont aujourd’hui neutralisés par des analgésiques comme le Ritalin. J’ai été assez intelligent pour ne pas trop me faire remarquer durant cette période. J’ai dit «Non merci, je ne suis pas disponible». L’appareil manipulateur ploutocratique a pu, en contraignant mes parents à le faire, m’obliger à aller perdre mon temps sur les bancs d’école mais jamais il n’a pu se flatter d’avoir réussi à me dompter comme un animal de cirque. Très tôt, je me suis placé sous la loi d’exception, j’y suis demeuré par ma propre volonté. Parce que la liberté m’était déjà plus précieuse que tout, ma résistance passive annonçait déjà l’homme de pouvoir que je suis.

Durant tout le primaire, je fus très sélectif et me tins en retrait. Je n’étais que très rarement pris comme le bouc émissaire, je savais dissuader quiconque voulait s’en prendre à moi. Les autres comprenaient vite que je n’avais pas le profil d’une victime, même si j’étais peu loquace. Je savais me rendre invisible. Je vaquais à mes occupations solitaires sans chercher les problèmes. À cause de cela, je connais bien le silence. En effet, très tôt, je l’ai senti en moi et j’ai tout fait pour le conserver intact.

L’enfance est une étape cruciale de la socialisation. Il me semble évident que je n’avais pas le désir d’entrer si jeune à l’école primaire. En m’y forçant, une forme de brutalité m’était déjà infligée avant même que j’aie eu le temps de bien me situer dans le monde et d’y trouver mon équilibre. La majorité des autres élèves ne semblent pas avoir senti autant que moi que cette situation était pourrie. Les jeunes d’aujourd’hui le savent plus que jamais et je m’attends très bientôt à une révolte de leur part. Qu’ils sachent que je serai à leur côté en pensée. Je crois que tous ces gens auxquels j’ai refusé de parler n’étaient pas les amis de mon essence. Ma clairvoyance m’incita à ne pas perdre de temps en mélangeant mon essence avec la leur.

S’il y un mot qui me définit bien c’est sans contredit: silence. Par chance, les psychologues que j’ai consultés dans ma jeunesse ont semblé comprendre mieux que mes parents que toute cette mise en scène était décidée par moi et que tant que la situation idéale pour m’ouvrir ne se présenterait pas je n’allais pas coopérer. J’ai dû toutefois assumer le fait de ne pas avoir d’amis et, pour compenser, mon imagination fonctionnait à plein. Je ne me suis jamais senti seul; en effet ce n’est pas le sentiment que je retiens en pensant à cette période. J’étais dans une solitude bienheureuse et ma famille semble avoir amplement suffi à mes besoins.

Dès mon arrivée à l’école secondaire, je décidai qu’il était temps pour moi de m’ouvrir au autres. À l’âge de douze ans, je me sentis prêt et je commençai à parler. Cela demanda plus de temps pour m’habituer à parler à mes oncles et tantes, car, même si j’étais ouvert à parler, je n’avais rien à leur dire. Je suis demeuré tout de même un adolescent peu loquace et solitaire mais pour mes compagnons de classe je n’étais plus «le muet». Durant mon adolescence, j’ai passé des milliers d’heures devant ma table à dessin. En moi, j’avais découvert tout un univers que je communiquais très bien par la bande dessinée, un mode d’expression pour le moins silencieux. Toutes ces heures où j’étais absorbé dans la création, je m’en rends compte à présent, étaient la prémisse à ce Grand Silence qui maintenant prend toute la place en moi.

J’ai toujours été conscient de ma singularité. Je l’ai cultivée intuitivement et mes parents ont joué le rôle que je leur avais accordé pour faire de moi un être heureux. Loin d’être un caprice d’enfant, il me semble aujourd’hui que ma manière de réagir fut plutôt un geste de pouvoir. Je ne me suis pas laissé désensibiliser. Dans la mesure du possible, je n’ai jamais laissé quelqu’un ou une situation me nuire énergétiquement.

Portant maintenant un regard lucide sur mon enfance, je repousse catégoriquement l’hypothèse de l’autisme car mon silence ma semblé avoir été celui d’un contemplatif et non d’une personne qui souffre d’une maladie mentale. J’ai eu une enfance heureuse, j’y ai appris l’abondance et la stabilité. J’ai découvert ma vocation très jeune, cela a donné une direction à ma vie. Il suffit de lire mes bandes dessinées pour voir que le bonheur a toujours été sous-tendu dans mes scénarios.

Dès mon enfance, un mécanisme sophistiqué s’est déployé en moi. Il n’a pas semblé être présent chez la majorité et cela m’a rendu marginal. Voilà pourquoi il m’a fallu tant d’années afin d’avoir la maturité nécessaire pour comprendre le sens profond de cet acte de résistance passive.

Le système scolaire d’aujourd’hui est désuet et intrusif, au Québec tout au moins. Ce en quoi je suis le meilleur, je ne l’ai pas appris à l’école. L’école primaire est à mes yeux une nuisance à notre développement harmonieux en tant qu’individu. Nous devrions trouver des alternatives au système scolaire en place présentement. Il faudrait un contexte où les enfants seraient mieux stimulés et où ils ne seraient pas obligés d’apprendre. Ils pourraient, dès l’enfance, être amenés à apprécier leur monde intérieur et l’exploiter. Lorsque nous retrouverons cette capacité à éduquer nos enfants dans la conscience, alors le Grand Silence sera chose commune. S’ils n’aiment pas l’école, alors il y aura d’autres alternatives. Le problème aujourd’hui, c’est qu’il n’y a pas d’autres options. Qu’on laisse les enfants jouer nus jusqu’à l’âge de douze ans. Quand ils auront assez joué, alors ils voudront des jeux plus complexes et apprendront volontairement tout ce qu’il faut pour relever le défi.

Il y a aujourd’hui beaucoup de gens qui, tout comme moi, sentent qu’ils sont étrangers à ce monde. Nous avons le souvenir de cette vie harmonieuse qui est celle de l’esprit et le contraste avec le monde décadent du XXIe siècle est un choc pour notre intelligence. Il est nécessaire de prendre le temps d’intérioriser le monde avant de s’y lancer. En ce sens, je crois que, compte tenu des circonstances, le choix que je fis d’être très sélectif dans mes relations avait certes l’objectif de me préserver afin de rester en contact avec mon monde intérieur. Le nombre d’enfants autistes et hyperactifs en Amérique du Nord est surprenant… mais pas pour moi.

Une nouvelle race naît aujourd’hui, elle annonce une nouvelle civilisation. L’appareil manipulateur ploutocratique pourra continuer de tenter de les museler mais le traitement qu’ils ont subi à l’école n’en fera que des ennemis encore plus implacables. Il faut mettre la hache dans le système scolaire corrompu de notre époque malveillante. Que la jeunesse soit pleinement vécue dans l’intelligence et la créativité.

Je m’éloigne généralement du mondain pour plonger dans des sujets plus profonds. Cela en met plusieurs mal à l’aise car ils ne sont pas aussi habitués que moi à contempler leur monde intérieur. Les autistes ont aussi ce trait de personnalité qui les coupe du monde. Mais voilà, ils en souffrent, ils sont catalogués comme des malades, on leur suggère des traitements et des médicaments. En général, ils n’arrivent pas à s’intégrer à la société. Je suis obligé de repousser l’hypothèse de l’autisme dans mon cas car je n’ai pas souffert. J’étais un enfant heureux avec un sens de l’humour développé.

Que penser alors de mon manque de sociabilité? Cela m’a longtemps préoccupé mais récemment j’ai enfin compris: l’école aujourd’hui est une aberration, un lieu de torture pour les enfants intuitifs et intelligents. L’école primaire me semble une forme à peine déguisée d’agression et de castration spirituelle. Pour plusieurs enfants, ce moment de leur vie est difficile car ils sont taxés ou violentés par les enfants plus grands et plus forts. Ils sont aussi forcés d’apprendre des choses qui leurs semblent absurdes et anti-orgasmiques.

Les Grecs anciens ne commençaient officiellement l’école que vers quatorze ans et, en deux années, ils réussissaient à apprendre ce que nous avons peine à apprendre en six ans. Pendant leur enfance, les Grecs étaient mis dans un contexte d’apprentissage libre, ils pouvaient poser des questions à leurs professeurs ou tout simplement décider d’aller se baigner. C’est dans cette liberté que le désir de la connaissance grandissait en eux. C’est plutôt le contraire aujourd’hui où la médiocrité de l’enseignement donne une telle nausée que le taux de décrochage et de suicide sont à leur maximum.

Je crois avoir pressenti dès ma petite enfance qu’on allait m’envoyer dans un lieu où la majorité des enfants n’avait rien en commun avec ma sensibilité et mon intelligence. J’ai donc dit «Non, merci!» à ma façon et ai attendu d’être prêt pour m’ouvrir.

Somme toute, j’ai eu une enfance solitaire. Malgré les activités sociales auxquelles mes parents m’inscrivaient (hockey, baseball, camp de vacances), je n’ai pas réussi à développer des amitiés durables car je n’ai pas parlé même à ceux qui se sont intéressés à moi.

Il m’a fallu longtemps et plusieurs expériences mystiques pour comprendre que je suis radicalement différent de la majorité et, que pour être heureux d’une manière si extraordinaire, j’avais dès mon enfance cette qualité qui me fait détecter ceux qui ne sont pas les amis de mon essence. Il me semble donc, avec le recul, que j’ai fait ce qu’il fallait pour préserver ma paix intérieure. Personne n’a semblé comprendre mon comportement mais je connais très peu de gens qui peuvent prétendre consciemment à la sainteté comme je le fais. Alors je m’octroie moi-même le crédit d’une enfance réussie.

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