Les gars d’UltraJambon ont décider à percer, n’importe où, sans compromis.

LE SOLEIL 13 décembre 1996

Sophie Émond

UltraJambon
Les Gars tripent fort, Et il ils tripent underground: musique, cinéma, peinture… Mais leur dada préféré, c’est la BD underground, crue, sans censure et… sur Internet.

UltraJambon«C’est intéressant et assez nouveau, ce qu’on fait sur Internet. Il y a quelques bédéistes qui ont leur site mais souvent, ils ne font que reproduire leurs BD tel quel. Nous, c’est différent, animé: on amène les cases comme on veut, et elles défilent de droite à gauche, où de haut en bas, comme un petit film. Ça permet d’avoir des effets qu’on ne peut pas avoir sur papier», explique Leou, de son nom d’artiste, en faisant défiler une ses BD à l’écran.

Des histoires de gars

1418, son héros détective privé, se débat dans un torrent, tentant désespérément de s’apripper à quelque chose. Soudain, une boués apparaît, et 1418, dans un regain d’énergie, réussit à y enrouler sa ceinture. Il s’en tire miraculeusement pour se retrouver devant… Dieu, à tête de fourmi – qui se fâche et lui coupe un bras! – le chef du pays des Troglodytes, un monde «extradimensionnel», irréel, fantastique…
On est loin des «Bill et Boule», comme dirait Frédéric Guimond, un autre bédéiste. «C’est une autre logique, il y a des blocs Lego géants, un gars qui habite dans un coeur… On ne peut pas comprendre pour l’instant, poursuit Leou, très convaincant. Les Troglodytes ont réussi à nous envoyer une page WEB et nous laissent voir ce qu’ils font avec 1418. Notre plaisir, c’est qu’on ne sait pas à l’avance ce qui va arriver», conclut le dessinateur de 21 ans, qui travaille avec un scénariste, Stéphane Turgeon.

De vraies histoires de gars, quoi. Car si les filles sont peu nombreuses à faire de la BD, elles le sont encore moins à faire de la BD underground: différente, sans censure, qui sort des sentiers battus, en marge de ce qui se fait habituellement, non commercial, énumèrent les bédéistes.

Le sens des affaires

Drôle de mixte quand même: Internet, très «in», grand public, où tous les «branchés» veulent avoir une adresse, et le mouvement underground -certes à la mode- qui s’adresse plutôt à un public restreint et «averti». Mais l’autoroute de l’information, c’est une extraordinaire fenêtre sur le monde, un moyen exceptionnel de se faire connaître. Car ils ont beau «tripper underground», les gars ont aussi le sens des affaires et du marketing.

Pas pour rien, d’ailleurs, qu’ils s’appellent «Les Productions UltraJambon», nom accrocheur et rigolo, explique Leou, finissant en administration des affaires. Et pas pour rien qu’ils organisent régulièrement des lancements, le dernier en lice a eu lieu la semaine dernière, au sous-sol du pavillon DeKoninck de l’Université Laval. Les gars d’UltraJambon voulaient ainsi souligner la sortie des nouveaux épisodes des «Troglodytes» et de «Gangsta», créée par Nicolas Vinet.

Avec quelques collaborateurs, ils ont été sur place toute la journée, à faire de la BD en direct et présenter leur site Internet – gratuit – véritable magazine électronique avec différentes sections, dont «jambon cru», qui regroupe des chroniques sur les revues et fanzines BD de partout dans le monde -dont Frédéric fait la critique- et des comptes rendus des activités auxquelles ils ont participé, entre autres le dernier Festival de la BD de Québec, le Salon du livre, des spectacles, des party «rave», etc., avec photos à l’appui.

Crues, violentes et sans tabou

UltraJambonLes jeunes bédéistes ont aussi leur site personnel, où ils se présentent en tant que créateurs. C’est qu’ils veulent percer mais attention, sans compromis. Et ça, il y tiennent. Car leurs BD, ils le disent eux-mêmes, sont sans tabou, crues et violentes, et vont le rester. «Je ne veux pas de contrainte, je ne veux pas qu’on me disent quoi faire. Je veux pouvoir en vivre en faisant ce que je veux», tranche Leou, qui attend d’avoir achevé six épisodes des «Troglodytes» pour aller tâter le terrain en France et au États-Unis, où «ils prennent plus de risques».

«L’éthique par rapport à la violence et tout, j’en n’ai rien a foutre», ajoute Nicolas, 20 ans, étudiant en communication graphique. «Bienvenu dans le ghetto», écrit-il en guise de présentation de «Gangsta», qui relate les tribulations et la lutte pour la survie de deux gangsters noirs, Jay et Jeff, dans «les rues sales d’une ville surpeuplée» et violent. «Je ne fais pas de la science-fiction comme Leou, explique le jeune homme. Moi, c’est sociologique et psychologique. J’exploite la vision violente de la société. C’est cru; je parle de sujets très tabous, comme la drogue. Il ne faut pas fermer les yeux là-dessus», explique Nicolas, qui dit être influencé parles films de Spike lee.

Le jeune homme de Sillery, qui fait de la BD depuis deux ans, a démarré avec un scénario écrit par un autre. Aujourd’hui, il le crée lui-même, en plus de faire les dessins. Son style est réaliste et son message clair: faire état d’une réalité cachée, démolir les tabous en en faisant l’étalage. Le mesage des Troglodytes est moins évident. Leou parle d’oppression, de contrôle, par l’omniprésence du logo du «Dieu fourmi». Son style dépouillé et épuré, rend d’ailleurs parfaitement bien le monde parfait et froid qu’il veut illustrer dans son «voyage expérimental vers l’absolue dérision». «Mais plus ça avance, plus je “scape” mes dessins, pour illustrer un monde plus “chaud”. Je vais à l’essentiel. J’ai pas vraiment de style; j’expérimente. Ce sont les dessins qui vont accrocher l’oeil», confie le bédéiste de Lévis, conscient de son talent.

Les héros: des mâles

Et il n’est pas le seul. Québec, semble-t-il, grouille de jeunes dessinateurs talentueux. La faiblesse se trouverait du côté des scénarios. Mais quoi qu’il en soit, «une bonne BD, c’est une BD que tu prends et que tu lâches pas jusqu’à ce qu’elle soit finie», résume Frédéric, 20 ans, tout en fignolant au crayon de plomb ses dessins hyperdétaillés et hyperréalistes, peuplés de mutants, de moto-jets et de McDonald… «C’est un monde fantastique, dans le monde réel. Mon héros, c’est un personnage de tous les jours, toujours habillé à la mode, très in, explique le jeune homme de Saint-Étienne, qui trouve l’inspiration en parlant de BD et en voyant le travail des autres. On n’est pas en compétition, ce qu’on fait est tellement différent.»

Un seul point en commun: leur héros -où antihéros, restons dans l’underground – sont tous de mâles. Silence un peu embarassé… «Les personnages qu’on crée, c’est un peu ce qu’on voudrait être», avance Frédéric. «C’est plus facile de dessiner un homme: on sait comment ça bouge, ça pense…», poursuit Nicolas. «Je pense que ça dépend des gens: moi je suis moins à l’aise avec les femmes», confie de son côté Leou, qui a tout de même crée deux personnages féminins dans son autre bande dessinée, plus «accessible», La famille Poutine, un genre de Petite Vie version BD, qu’il compte bien adapter aux goût des Américains, si jamais…

Le rêve américain

C’est que le Québec n’est pas un pays de cocagne, pour les bédéistes de la relève, le plus souvent confinés à être pigistes ou collaborateurs occasionnels, petit marché oblige. «Ici ça stagne, dit Leou. La BD c’est considéré comme étant pour les enfants.» «Il y a beaucoup de créateurs, mais y’a rien qui sort. Tu vas dans les librairies et les BD sont belges, françaises…», ajoute Frédéric, qui essaiera aussi du côté des États, mais d’abord pour y étudier la BD dans une école réputée du New-Jersey, où il été admis pour septembre. Il est tout joyeux en racontant ça, d’autant plus que cette école spécialisée reçoit des milliers de demandes chaque année.

Mais qui sait, peut-être seront-ils un jour publiés au Québec, dans une belle BD reliée, en couleur. Le rêve… Et Leou y croit. «Quand tu veux, tu peux. C’est pour ça que je développe mon côté publicité», explique le bédéiste, qui a déjà publié trois fanzines, travaillé comme illustrateur, conçu une campagne publicitaire, publié dans plusieurs revues de la Vieille Capitale – dont Bédélirium, le défunt Croc et Comix – et, surtout, a vraiment confiance en ses talents d’artiste multidisciplinaire.

En attendant, allez donc faire une saucette dans le monde underground des UltraJambon… Dépaysement et frissons garantis.

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